L’AFTAM un bailleur pas si social

Drame du Hessel : l’AFTAM expulse encore !

Jeudi prochain, 19 janvier 2012, devant le Tribunal d’Instance de Paris XXème, l’AFTAM (« Association pour la Formation des Travailleurs Africains et Malgaches ») demandera et, selon toute vraisemblance, les juges étant ce qu’ils sont, obtiendra l’expulsion d’un squat installé au 194, rue des Pyrénées.

Outre le simple fait de flanquer à la rue des impécunieux – exploit en soi déjà remarquable – l’AFTAM pourra alors s’enorgueillir d’avoir mis fin à une expérience de solidarité intense développée depuis l’ouverture du lieu (fin septembre 2011) entre ses habitants et le quartier environnant. Gageons que de tels liens, tissés depuis des mois au gré de cantines populaires, de réunions publiques, ou encore de veilles juridiques destinées aux mal-logés du secteur, perdureront au-delà du forfait que s’apprête à perpétrer, tranquillement, la variété spéciale de crapule dont nous allons maintenant faire la connaissance.

Un survol, même extrêmement rapide, du site Internet de l’AFTAM permet de comprendre aussitôt à qui nous avons affaire. L’AFTAM s’y présente en effet comme une simple et paisible association, engagée et citoyenne, pilier incontestable du Travail Social, fondée d’ailleurs, voilà quelques décennies, par l’inoxydable Stéphane Hessel, un pedigree suffisant certainement, du point des vue des tauliers de l’AFTAM, à garantir de celle-ci la parfaite moralité. Son objet initial : procurer, dans la foulée de la décolonisation, un logement et des conditions de vie décentes aux travailleurs immigrés du continent africain et de Madagascar (d’où son nom). Sa devise actuelle : « Donner les moyens de l’autonomie, meilleur chemin vers l’insertion… »

Bien. Venons-en à la réalité, laquelle finit toujours hélas ! par se venger du rêve (et quel rêve !) en le piétinant, selon le mot célèbre de Huysmans, comiquement repris, voilà quelques jours, par l’inepte M. Fillon pour les besoins pathétiques de la grande élection prochaine.

L’ « association » AFTAM est donc, en réalité, depuis septembre 2009, une simple et triviale entreprise : une Société Anonyme d’HLM, pour être plus précis, ou une « Entreprise Sociale d’Habitat » selon le terme légal entré en vigueur en 2003. C’est sous l’appellation bien plus transparente de « SA d’HLM AFTAM HABITAT » (le site de l’AFTAM se bornant invariablement à évoquer une « association sans but lucratif » munie de « valeurs fortes », etc) que la société apparaît, par exemple, dans un compte-rendu officiel du Conseil d’Arrondissement du 2 décembre 2010, consacré, entre autres choses, à la rénovation d’un des foyers de travailleurs africains les plus dramatiquement dégradés qui soient : le foyer « Mûriers » (Paris XXème), dont l’AFTAM est justement l’heureux propriétaire.

Les foyers de travailleurs immigrés, donc. Les résidences « sociales» ou « d’insertion. » Bref : le logement des pauvres. Voilà précisément de quoi vit et bouffe l’AFTAM. Tel est le marché que se partagent, en Île-de-France et ailleurs, cette poignée d’entreprises « solidaires » réputées que sont l’ADOMA (ex-SONACOTRA, connue depuis les années 70 pour sa grande tradition d’humanisme), l’AFTAM ou l’ADEF (émanation directe du patronat métallurgique).

Les divers objets, missions et compétences d’une SA d’HLM – il faut le savoir – sont rigoureusement les mêmes que celles de toute autre société investissant le champ immobilier, à ceci près que la location à des publics « en difficulté » s’y voit formellement privilégiée. De même, l’obligation spécifique qui lui est faite de « réinvestissement social » de ses bénéfices n’empêche nullement à ce type de SA le versement de dividendes à des actionnaires réunis en Conseil d’Administration, comme dans n’importe quelle autre SA.

L’AFTAM est ainsi devenue, depuis sa création en 1962, une puissance économique générant un chiffre d’affaires estimé en 2010 à près de 140 millions d’euros, employant plus de 2000 salariés et gérant un impressionnant parc d’habitat social d’urgence ou « adapté », comprenant des dizaines de milliers de logements sur tout le territoire.

C’est pour toutes ces raisons (lesquelles, évidemment, à bien réfléchir n’en forment jamais qu’une seule, toujours la même) que nos camarades du 194, rue des Pyrénées, risquent de devoir bientôt se chercher un nouvel abri.

Mais reprenons rapidement la chronologie des évènements menant à cette prochaine audience de jeudi prochain. Pour ce qui concerne les résidents de foyers de travailleurs immigrés en général, depuis 1997 leur relogement systématique en « résidence sociale » a été acté par la Région IDF sous le nom de « Plan de traitement des foyers de travailleurs migrants (PTFTM). » Ce relogement s’effectuera – les tartuffes socialistes et « solidaires » aux affaires nous en rabattent assez les oreilles – dans des chambres modernes, individualisées, avec toilettes intégrées mais sans cuisine commune ni espace collectif de rencontres, tels qu’ils existaient jusqu’ici. Il s’agit d’en finir avec des réseaux traditionnels d’entraide économique et politique présentés dans un même élan par nos « gestionnaires solidaires » comme sources de saleté, de trafics, de désordre, bref comme une arriération à standardiser illico. Ce « relogement » se traduira donc immanquablement pour les résidents par une diminution des places disponibles dans les nouveaux foyers, ainsi que par une augmentation, parfois très importante, des loyers (ou des « redevances », selon le terme fleuri employé par la romantique AFTAM). Sur toute cette problématique, on pourra consulter un bon article point trop ancien d’Alternative Libertaire.

Or, le bâtiment du 194, rue des Pyrénées, propriété de l’AFTAM, avait précisément vocation à devenir l’une de ces splendides résidences réservées aux travailleurs immigrés, ceux en loccurence résidant actuellement au Foyer «Mûriers». C’est la raison pour laquelle la vertueuse « association » accuse aujourd’hui, la larme à l’œil, les squatteurs qui y vivent de pénaliser les pauvres, d’empêcher qu’il leur soit porté secours au plus vite. D’ailleurs, l’AFTAM, qui ne manque aucune occasion d’exprimer ses valeurs solidaires compassionnelles, a plusieurs fois signalé par l’intermédiaire de ses avocats que si elle demandait l’expulsion SANS DELAI de ces horribles squatteurs si peu concernés par le sort des immigrés sans logement, et présentés à ce titre comme la cause principale « d’un blocage de l’opération de réhabilitation qui prive de nombreux résidents de la possibilité de vivre dans un environnement rénové et décent »,  cette demande d’expulsion avait aussi pour but de protéger les occupants actuels : le bâtiment du 194, rue des Pyrénées se révélant en effet « insalubre », « dangereux », bref à abandonner immédiatement devant l’immensité du péril.

Tout cela est bel et bien.

L’examen, cependant, de la gestion par l’AFTAM du Foyer Mûriers (et plus généralement de tous les foyers semblables qu’elle possède en Île-de-France) révèle une toute autre histoire. C’est en 2006 que l’AFTAM hérite des Mûriers. Le bâtiment se trouve déjà, depuis plusieurs années, dans un état de délabrement inimaginable. Pourtant, au mépris de ce principe sanitaire « d’urgence » qui, dans le cas de nos squatteurs, lui tient décidément tant à cœur, elle ne se décide à lancer des travaux qu’au mois de juillet 2009 après des années d’inaction de ses services, en dépit des appels au secours incessants et de la mobilisation permanente de résidents affolés par l’état pitoyable du foyer où ils sont contraints de vivre… en continuant, bien sûr, à payer leur loyer, rubis sur l’ongle, à l’AFTAM

Mais décidément, la coupe est pleine. Et suite à cette décision de rénovation bien tardive, les résidents engagent presque immédiatement, en août 2009, une grève des « redevances » pour protester non seulement contre le danger sanitaire constitué par l’état du bâtiment mais également la manière dont il est question, au départ, de mener ces travaux tant attendus (en regroupant tous les habitants dans une seule aile du bâtiment, au gré de l’avancement du chantier : une solution joliment dite du « tiroir ») et enfin, surtout, leur but ultime. Car lesdits travaux de « rénovation » (on l’a vu, suite au PTFTM de 1997) vont surtout consister, partout en Ile-de-France, à réduire fortement la capacité d’accueil du foyer, ce dont les résidents estiment ne jamais avoir pu sérieusement débattre. En l’espèce, il est ainsi prévu que le foyer Mûriers perde près d’un sixième de ses lits disponibles… 

Par cette grève des loyers, donc, les résidents, versant chacun à « l’association » AFTAM un loyer mensuel de plusieurs centaines d’euros, protestent clairement contre cette solution de relogement en « résidence sociale », une conception jugée par eux complètement « anti-démocratique » (comme l’indique un tract publié par leurs soins à l’époque) et ne correspondant pas à leurs besoins. Ce que les résidents désirent, c’est tout simplement en finir avec « des conditions de dignité humaine inacceptables » : la vétusté, la dangerosité, l’absence de tout entretien ou ménage effectué sur un site de fait abandonné, depuis plus de trois ans, par les gestionnaires en charge. Ce qu’ils souhaitent, c’est remettre sur pied, pour continuer à y vivre, leur foyer qui s’écroule.

Notons bien ici que l’urgence invoquée par l’AFTAM pour expulser les squatteurs ne concerne pas le relogement immédiat des résidents du Foyer Mûriers, lesquels ont tous finalement été regroupés, en attendant la fin des travaux (prévue pour 2013), sur d’autres sites existants d’Ile-de-France. L’urgence est liée au seul choix stratégique du gestionnaire, c’est-à-dire la réduction finale de 41 places (de 281 lits disponibles à 240) de la capacité d’accueil du Foyer Mûriers après sa soi-disant « rénovation. »

La situation découlant de cette réduction drastique de la capacité d’accueil ne peut être sérieusement imputée à l’occupation actuelle du 194, rue des Pyrénées, la seule « urgence » existante, en l’espèce, étant uniquement pour l’AFTAM celle de pouvoir appliquer ses propres décisions de démolition et de construction : des décisions dont chacun peut constater qu’imposées brutalement à tous, elles ne satisfont personne…

L’affaire n’est pas isolée. La gentille AFTAM se trouve sur la sellette un peu partout ces temps-ci, ses méthodes particulières faisant souvent sa grande renommée auprès de certains milieux défavorisés. Elle s’est, par exemple, récemment illustrée par l’expulsion massive de familles entières, en Bretagne et dans le Nord notamment, où l’AFTAM, par son intervention, aura, entre autres vilenies établies, accéléré la reconduite à la frontière d’un travailleur en voie de régularisation. Des évènements dénoncés à chaque fois par les plus timorés des organismes « citoyens »….

En matière de « gestion » et d’entretien des foyers de travailleurs migrants (FTM) dont elle a la responsabilité, l’AFTAM se montre d’ordinaire d’abord distante, c’est le moins qu’on puisse dire, puis implacable. En attestent les cas multiples de conflits durs déclenchés, contre elle, par les résidents désespérés de ces établissements, auxquels l’AFTAM ne répond que par le silence, le mépris, avant l’expulsion pure et simple, à grands renforts de flics, de brutalités et de destructions massives, comme ce fut le cas au foyer David d’Angers dans le XIXème arrondissement de Paris (octobre 2009), et surtout à Épinay-sur-seine, où des travailleurs très âgés, pauvres entre les pauvres, se sont vus, au matin du jeudi 27 octobre 2011, chasser de leur taudis par les CRS, après avoir vainement demandé durant des années une amélioration de leurs conditions de logement. Dans le cas du Foyer Bisson (autre exemple édifiant), relativement proche du Foyer Mûriers et laissé de même complètement à l’abandon par l’AFTAM, face à une telle inertie certaines huiles politicardes et institutionnelles s’étaient elles-mêmes déplacées jusqu’au taudis, tel le pourtant peu suspect de gauchisme Michel CHARZAT, ancien Maire du XXème, dans le but de (paraître) soutenir les résidents et (paraître) faire pression sur l’AFTAM, afin que celle-ci se décide un jour à entreprendre des travaux sérieux. Là encore, les notions hygiéniques-solidaires « d’urgence », de « dangerosité » ou de  « nécessité » invoquées par les héritiers de M. Hessel (« Indignez-vous ! ») pour foutre dehors les occupants de la rue des Pyrénées se seront révélés d’une plasticité, et d’une souplesse, à toute épreuve. 

La vérité, bien connue, est que du logement social, juteux marché, les SA d’HLM entendent bien désormais profiter à fond, elles qui bénéficient d’exonérations fiscales suprêmement alléchantes, ainsi que de toutes sortes de facilités annexes : il a ainsi été concédé par le pouvoir socialiste parisien à l’AFTAM, dans le cas du 194, rue des Pyrénées, un bail emphytéotique d’une durée de 55 ans, contre versement d’une redevance capitalisée proprement hallucinante au vu de la surface du lot en question (un bâtiment de plusieurs étages) : 97 000 euros ! Autant dire, aux cours actuels de l’immobilier à Paname, la valeur marchande d’un chiotte ou d’un placard…

L’évolution strictement mercantile du logement social dans son ensemble est incontestable, la douce AFTAM ne faisant pas exception. Il faut bien vivre, que diable ! Certaines affaires ont tout de même un peu excité la presse, avant que celle-ci ne se rendorme du sommeil du juste, ou s’intéresse derechef au terrible drame de la dette publique européenne. Ainsi, en 2009, les pouvoirs publics (la région Ile-de-France, l’Etat) avaient laissé la société ICADE mettre en vente 32 000 logements sociaux gérés par ses soins grâce à des fonds publics.

Peut-être se souvient-on également des déclarations récentes d’un certain André Yché, président de la SA d’HLM SNI, lors d’un entretien accordé au Monde le 15 février 2011 : « Ce que j’essaie de montrer, c’est que le modèle HLM, avec ses contraintes est en décalage avec un monde où la valorisation foncière et immobilière est la règle.» Et le brave homme, les pieds sur terre, d’ajouter : « À terme, tous les groupes d’ESH devront devenir des opérateurs immobiliers globaux d’intérêt général, qui obéissent à une logique d’entreprise. »

L’AFTAM relève exactement du même type de structure juridique (ESH) que la SNI de cette époque. Elle est, elle aussi, une (grosse) entreprise, dont le caractère associatif se voit malgré tout régulièrement convoqué : bien utile pour faire face, de temps à autre, à tel ou tel imprévu mettant clairement en cause le scandale de sa « gestion » des foyers de travailleurs immigrés, et de ses divers projets immobiliers de « rénovation » de ceux-ci.

L’occupation du 194, rue des Pyrénées, par des mal-logés qu’elle compte, la semaine prochaine, jeter à la rue au beau milieu de l’hiver, fait partie de ce type d’imprévu.

À toutes celles, à tous ceux désireux de venir les soutenir ce jeudi 19 janvier à 9 h 30, nous rappelons que le Tribunal d’Instance du XXème arrondissement se trouve place Gambetta, dans les locaux de la Mairie.

Tiré du blog Le Moine Bleu

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